L'histoire de Jules Desjourneys
non aux noms.
La vie de Jules Desjourneys n’a rien de commun, elle est comme un conte d’enfant murmuré à qui ose plonger dans l’inconnu. Elle n’a pas besoin d’être racontée car elle exige d’être vécue et ressentie dans chaque fibre de l’âme. Pour celui qui est prêt à briser la surface des apparences, elle offre un voyage vers les confins de l’existence, un monde entier à explorer dans sa totalité, sans mensonge ni trahison. Le reste ? ce ne sont que rêves qui se dissipent à la lumière de l’aube.
Au commencement il n’y avait rien d’autre que la Terre, le Ciel et le Temps, ces forces primordiales de l’Univers. Un jour les trois entités se rencontrèrent. La Terre et le Ciel se rejoignirent dans une étreinte sans fin sous le regard du Temps. Une vie naquit, lente et majestueuse : une tête puis un corps apparut. Cet être, le Promeneur, avait attendu des siècles pour prendre forme. A ses pieds s’étendaient les souvenirs de ceux qui avaient vécu avant lui et dans son imaginaire dansaient les promesses de l’avenir. Quand il ouvrit les yeux, il ressentit l’émerveillement naïf d’une tendresse immense. Ainsi le Promeneur vit le jour et prit la route.
Jules avançait sur les chemins sans se hâter avec la lente assurance de celui qui se fie à l’instinct, guide infaillible gravé en lui. Où il allait, il ne cherchait pas de réponse mais des certitudes. A travers le vin, chaque pays lui dévoilait ses secrets : langage de la terre et du peuple. Dans chaque gorgée, il dégustait le récit de l’âme des lieux. Pour lui le vin n’était pas une simple boisson mais l’expression quasi sacrée des échecs et des victoires du maître de chai.
Un jour au cours de ses pérégrinations, il parvint aux collines du Beaujolais où il fit une rencontre étrange : un double, quasi un jumeau, un homme droit qu’on appelait Jules le Sage. Enraciné sur un sol de sable et de pierre il ne bougeait pas mais lorsqu’il tendait les bras, il traçait des lignes dans l’espace tel un tissu de vie et d’espérance. Dans l’esprit de Jules Desjourneys surgit la révélation d’une vérité première : l’appartenance à cet univers infini.
Le temps passa. La paix des êtres et des choses fut troublée par un bruit sourd suivi d’un vacarme grandissant. Le chaos triomphait. Jules sentit son pauvre cœur innocent battre d’angoisse et de peur. Il reprit sa marche, décidé à trouver l’origine et la cause de la cacophonie assourdissante de cette clameur insupportable. Au terme de son périple, il parvint à une grande table où siégeaient des géants. Ces êtres massifs, insatiables se goinfraient sans retenue.
Ils étaient connus sous le vocable de « Les Noms ». Ils mangeaient, dévoraient, buvaient, sans jamais prêter attention à ce qui les entourait. La Terre ? Ils la piétinaient sans pitié. Le Temps ? Ils l’ignoraient. Jules les observait et en lui grandit une immense colère. Il comprit que ces géants n’avaient d’autre but que leur propre appétit et leur propre gloire. Ce festin grotesque le remplit de dégoût. Il les laissa à leurs infâmes agapes. Il partit en quête d’un lieu où la Nature pouvait encore respirer.
Dans les vignobles du Beaujolais Jules posa son sac. Il s’agenouilla l’oreille plaquée contre le sol. Il ressentit comme un souffle qui lui parlait dans une sorte de confession, un chant intime que seule une attention aimante pouvait comprendre. Peu à peu Tout s’élevait, grandissait, redevenait clair et pure.
Alors les Noms, géants aveuglés par leur propre vanité orgueilleuse, commencèrent à trembler. Le sol se dérobait sous eux et leur arrogance fondait comme neige au soleil. Ils rapetissèrent jusqu’à devenir des ombres dans la noblesse retrouvée de la vie. Jules Desjourneys avait redonné son harmonie à la création. Il s’endormit pour toujours et disparut doucement dans une symphonie de lumière et de son…
De nos jours les philosophes disent qu’il est possible de retrouver les aphorismes et enseignements de Jules Desjourneys. Il suffit de se rendre là où le Temps semble suspendu, de prêter écoute aux appels de la Terre et, rompant le silence, d’entendre la voix de celui qui osa dire non aux Noms et rendre à la Nature sa liberté originelle.